2015 : Année européenne du Patrimoine industriel
Chomérac (Ardèche)

La fabuleuse histoire du moulinage à Chomérac… (suite)

Des conditions originales…

Les quelques vingt et un ou vingt- deux moulinages qui furent construits à Chomérac- constructions échelonnées sur près de deux siècles- se sont trouvés assortis de caractères originaux mais sans en avoir l’exclusivité.

L’implication initiale des notables

Du fait de sa précocité, le travail d’ouvraison a souvent été pris en charge par des acteurs particuliers. L’introduction de cette activité dans une région où elle était largement inconnue supposait que l’on ait des moyens financiers mais aussi une certaine ouverture d’esprit et de la curiosité.

Rien d’étonnant que les premières impulsions aient été données par des notables versés dans les professions juridiques ou médicales-on se rappelle que la famille Deydier faisait carrière dans le droit.

Chez les Grel, le notariat se compléta par l’animation des fabriques.

Dans la famille Buffel comme chez les Guèze, on trouve des chirurgiens. Il serait d’ailleurs intéressant de pouvoir mieux cerner les motivations de ces pionniers.

Etaient-ils animés par le seul esprit de lucre ou manifestaient-ils plutôt un certain engouement pour l’innovation et la découverte comme chez bien des esprits éclairés de cette époque ?

Mais ces mouliniers de la première heure sont aussi et peut être surtout des négociants. Leur succès fut assuré plus par le commerce de la soie que par sa transformation de grège en ouvrée.

Plus tard, au XIXe siècle, lorsque le moulinage connut sa grande expansion, les initiatives vinrent souvent de milieux sociaux plus modestes et non plus d’un patriarcat qui avait souvent partie liée avec l’aristocratie locale.

La modicité de l’énergie hydraulique

Le moins que l’on puisse dire est que la Payre pas plus que la Véronne ne sauraient rivaliser en puissance avec l’Ardèche ou l’Eyrieux et bon nombre de leurs affluents.

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L’aqueduc de la Neuve

Les deux cours d’eau qui drainent la commune de Chomérac souffrent de deux faiblesses rédhibitoires : de faibles débits conjugués avec des pentes modiques. On peut d’ailleurs s’interroger sur le qualificatif de ruisseau pour la Véronne, tant elle semble naître de résurgences, comme la Petite et la Grande Fontaine un peu en amont du bourg. D’ailleurs la Véronne ne commence véritablement qu’à cet endroit. En remontant le thalweg, on s’aperçoit que l’affluent constitué par le ruisseau du Baumas coule plus d’eau que le ruisseau de Merdarie qui constitue l’amorce de la Véronne.

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Dans ces conditions tout est mis en œuvre pour récupérer le moindre écoulement. Ainsi à la Royale, sous la Restauration, on mettait à contribution « ...les infiltrations des jardins qui longent la béalière, les infiltrations du pré des Carmes, la fontaine de Bouvier. » (1)

Pour obtenir la hauteur de chute qui compense le faible débit disponible certains mouliniers ont accompli de véritables prouesses comme au Baumas où un aqueduc porté par de hautes arches d’une grande élégance acheminait le précieux liquide sur les augets d’une roue qui devait approcher les dix mètres de diamètre. Plus impressionnant encore par le volume de la maçonnerie mis en œuvre et mieux connu du grand public par sa proximité avec la route qui conduit au Pouzin, l’aqueduc de La Neuve constitue une semblable réponse à la modicité du débit de la Payre.

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l’aqueduc de la Neuve

Le fonctionnement ordinaire des ateliers devait être perturbé de façon saisonnière, ce qui devait renforcer le caractère épisodique de l’activité moulinière.

Ainsi en 1830, des experts, ayant observé l’équipement hydraulique dont bénéficie Benoît pour le jeu de sa fabrique et de son moulin à farine, conclurent que les deux structures ne pouvaient fonctionner simultanément que six mois par an. Pour le reste de l’année, ils préconisaient de privilégier l’activité d’ouvraison.

A quelque distance de là, en 1838 des observateurs appelés à analyser l’activité de la Royale conclurent que « les années de sécheresse où pendant 3 ou 4 mois de l’année(...) on était obligé de supprimer ou d’arrêter un quart ou un tiers des moulins de la fabrique... » (2) Dans cette gestion de pénurie, les litiges entre usagers ne manquèrent point.

Au XIXe siècle, le recours à des machines à vapeur fut un réflexe pour bon nombre de mouliniers pénalisés par la modestie des cours d’eau. Un quart d’entre eux, en 1860, avaient complété de cette façon leurs installations énergétiques, ce qui est une proportion sensiblement supérieure à la moyenne départementale. Il faut dire que la récente ouverture de la ligne PLM reliant Privas à la vallée du Rhône offrait des possibilités nouvelles en matière de transport de charbon.

Le couplage fréquent avec des filatures

La région de Chomérac se signale par le couplage très fréquent entre les deux activités complémentaires que sont la filature et le moulinage, bonne illustration de concentration verticale. Le fait n’est pas isolé, on le trouve ailleurs en Vivarais à toutes les époques, mais pas avec cette fréquence.

Une telle association relève du simple bon sens, le moulinier s’approvisionne lui-même et échappe à la tutelle commerciale des marchands de grège qui étranglent trop souvent les producteurs d’ouvrées. De plus, il peut veiller à la qualités des flottes qui sortent des tours à filer et limite le déchet qui pénalise l’industriel.

D’ailleurs, des professionnels faisaient remarquer dans un rapport datant de 1830 que « …la filature et la coconnière sont des établissements très utiles à un moulinier en soye et on en connaît tellement aujourd’hui l’importance que presque tous les industriels de cette profession en font établir auprès de leur usine. » (3)

L’observation est pertinente mais cependant les mouliniers ardéchois ayant coiffé cette double casquette constituent plus une exception qu’une règle, sauf dans certaines zones comme justement, celle de Chomérac. La chose y était sans doute possible car c’est un riche bassin agricole où la sériciculture était florissante.

Article de Yves Morel Cahier MATP n° 103

• A.D.A.3U2 855

• A.D. A 3U2 855

• A.D.A. 2U2

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La Véronne vue de la rue des Jardins

A suivre…

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