2015 : Année européenne du Patrimoine industriel
Chomérac (Ardèche)

Une réussite industrielle à la Choméracoise : SUCHIER S.A

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Vue aérienne de SUCHIER S.A dans son contexte choméracois...

S’il est une entreprise exemplaire de la reconversion industrielle opérée par les « Patrons » des multiples sous- traitants issus de la belle époque de la soie et du moulinage en Ardèche, c’est bien de l’entreprise Suchier qu’il faut parler.

En effet, alors même que le déclin de l’industrie moulinière entraînait inexorablement l’ensemble des sous-traitants vers de graves difficultés de charge de travail et de trésorerie, quelques chefs d’entreprise sans doute plus visionnaires et certainement plus entreprenants, décidèrent de se battre en mettant au service d’autres industries le savoir-faire acquis dans la mécanique textile.

L’origine de la société Suchier telle que nous la connaissons aujourd’hui remonte à 1870… « L’année terrible ».

Cette année-là, Louis Rouméas natif de Lyas, mécanicien (il faut entendre ici par mécanicien un technicien capable de réparer, entretenir, monter, démonter et améliorer les différentes machines présentes dans les usines ou manufactures) aux moulinages Chabert de Champ la Lioure, crée un atelier de fourniture pour l’industrie textile locale de la soie alors en pleine activité. Ce petit atelier était attenant à sa maison d’habitation route du Parisien (un vieux portail mécanique coulissant témoigne encore de la présence de cet atelier). Louis Rouméas y emploie quelques compagnons.

Esprit opiniâtre et inventif, il développe une machine pour la fabrication des coronelles récompensée par une médaille de bronze à l’Exposition Universelle de Paris en 1889, il fait même breveter la fameuse machine.

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fac-similé de la médaille de bronze de Louis Rouméas à l’exposition universelle de Paris

Malheureusement il décède peu après, à 60 ans, en 1890.

La continuité de l’entreprise est alors assurée par son gendre, Félix Guérin (1867-1940) natif de Sabatas qui a été formé par son beau-père. Son épouse, Louisa (1865- 1949) sera sa fidèle secrétaire tout en assurant la gestion de l’atelier.

Il faut arrêter quelques instants notre récit pour mettre en exergue une particularité assez singulière de la saga Suchier : la transmission familiale de l’entreprise depuis 1870 ne s’est jamais faite en ligne directe de père en fils comme il est de tradition, mais soit par les gendres, soit par les petits enfants en « sautant » une génération, soit par les neveux, nous le verrons par la suite.

Retrouvons Félix Guérin secondé par Louisa, ensemble ils développent l’affaire, agrandissent à plusieurs reprises l’atelier de la route du Parisien et emploient une dizaine de compagnons dont le frère de Félix.

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On y fabrique ou revend (début d’une activité de négoce) tavelles, coronelles, roquets, fuseaux, broches, carcagnoles capelettes et autres barbins, en fait toutes les fabrications nécessaires à la bonne marche des moulinages locaux, régionaux e même internationaux avec la livraison de machines à fabriquer les coronelles à l’industrie naissante de l’empire russe.

Mais bientôt, la mobilisation d’une partie du personnel, dés 1914, affecte durement l’atelier, Félix Guérin lui-même, bien qu’âgé de 47 ans, est requis pour mettre à profit son expérience dans une usine d’armement lyonnaise. De plus, l’industrie de la soie est très affectée par la Grande Guerre, rien ne sera plus comme avant.

Peu après la fin des hostilités, le fils de Félix, Louis Guérin , né en 1894, et son gendre Paul Suchier( 1905-1989) édifient en 1924 un nouvel atelier à l’angle de la route de la Gare et du chemin rural dit de Saint- Sernin (actuelle déviation routière) sur une parcelle de pré acquise aux époux Demontès, pré qui sera par la suite acquis dans sa totalité afin d’agrandir l’usine à plusieurs reprises et y créer le parking pour le personnel que nous connaissons aujourd’hui.

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On y poursuit les fabrications anciennes destinées à l’industrie textile sans oublier la vente de tous les accessoires nécessaires au travail des mouliniers.

L’activité se maintient jusque dans les années 30 où la grande crise financière et économique atteint avec une rare brutalité toute la filière soie provoquant le désastre industriel sur le plan local et régional.

Devant ces nouvelles difficultés auxquelles s’ajoute le développement des nouveaux textiles synthétiques (rayonne, nylon), Louis Guérin quitte son pays natal de Chomérac pour créer à Lyon une usine de ressorts laissant Paul Suchier seul, à 25 ans, à la tête de l’entreprise.

Une nouvelle vie commence. Paul Suchier a très vite compris qu’il faut relancer l’activité en la diversifiant, le moulinage est mort, mais d’autres industries naissent et se développent.

L’entreprise Suchier va donc devenir décolleteur (usinage d’une pièce sur un tour à partir d’une barre de métal), usineur de précision (enlèvement de métal par fraisage, perçage, alésage...) et même emboutisseur sur presse pour la fabrication de boîtes métalliques.

Malgré le deuxième conflit mondial, l’activité se maintient et se développe fortement avec les besoins liés à la reconstruction du pays.

Ainsi, l’entreprise est agrandie en 1952 puis à de nombreuses reprises, elle atteint rapidement 50 employés avec un chef d’atelier et des régleurs sur machines outils, enfin un ingénieur Arts et Métiers rejoint Paul Suchier.

Nous sommes en plein dans les « Tente Glorieuses » la clientèle est très diversifiée, les commandes affluent : automobile, électricité, textile encore, machines agricoles, roulement à bille et surtout de gros contrats pluriannuels avec la Défense nationale.

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Mais Paul Suchier n’a pas vu arriver le changement fondamental des méthodes de travail et d’usinage (commande numérique, informatisation de la gestion de production, cadence rapide, livraison en « juste à temps »), c’est ce qui incite son petit-fils Jean-Louis Prudhon à rejoindre l’entreprise familiale en 1977. Jean -Louis, ingénieurs Arts et Métiers, vient de passer plusieurs années dans les ateliers d’usinage de Citroën dont il gardera toute l’expérience des méthodes modernes de gestion de production. Il a aussi immédiatement identifié un manque cruel d’investissement, un outil de travail inadapté aux demandes des clients. Après avoir transformé l’entreprise en Société Anonyme en 1978, il en devient PDG un an plus tard (Paul Suchier collaborera avec lui jusqu’en 1985 à presque 80 ans !).

Après bien des difficultés et le regard incrédule des anciens mécanos voyant dans ce jeune ingénieur le fossoyeur de l’entreprise, le parc machine est renouvelé et les premières machines à commande numérique arrivent à Chomérac.

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à l’entrée de Chomérac en venant de Privas...

Une troisième vie commence pour l’entreprise Suchier S.A. Le chiffre d’affaires augmente régulièrement, la charge de travail s’intensifie nécessitant à trois reprises l’extension des ateliers, l’augmentation des effectifs et le passage à un rythme de travail en 3/8 (trois équipes de 8 heures de travail permettant une utilisation optimum de l’outil de production). L’encadrement est étoffé, le contrôle renforcé, les pièces sont de plus en plus complexes et les clients de plus en plus exigeants.

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Jean -Louis Prudhon a ouvert la voie à un nouvel essor pour cette entreprise plus que centenaire. Il l’a fait entrer à pleine force dans le XXIe siècle, des coronelles de 1870 aux pièces vitales d’Ariane V, des carcagnoles aux disques de freins des F1 des Grands Prix ; la volonté est la même de Louis Rouméas à Jean-Louis Prudhon, volonté du bel ouvrage, volonté de le faire avec les femmes et les hommes qui composent l’entreprise, volonté de rester et de travailler au pays.

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Aujourd’hui, Suchier S.A. c’est quatre-vingt collaborateurs, c’est 80% du chiffre d’affaires à l’exportation. Mais c’est aussi une richesse inestimable pour Chomérac, pour un village riche de son passé industriel, c’est le maintien de l’emploi et de l’économie rurale.

L’âge de la retraite (mais peut on parler de retraite chez lui ?) approchant, Jean-Louis Prudhon a su saisir l’opportunité qui lui était offerte de confier à son neveu Mathieu Prudhon, ingénieur Arts et Métiers lui aussi, la direction de l’usine et à sa fille Florence, la gestion.

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Une fois encore, la transmission atypique a joué pour cette affaire familiale, fruit des efforts de bientôt cinq générations, qui a su s’adapter à l’évolution des techniques sur 140 ans en maintenant une tradition industrielle dans un village cruellement atteint par la disparition progressive de l’industrie textile.

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Jean-Louis Prudhon a saisi l’opportunité de confier à son neveu Mathieu Prudhon la direction de l’usine...

Laissons à Mathieu et à Florence la lourde tâche de perpétuer et de démultiplier l’exemple de leurs anciens pour mener Suchier S.A. vers le XXIIe siècle.

Edouard Leveugle, Cahier N°103 de Mémoire d’Ardèche.

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